Des gens d'ici... et d'ailleurs : la suite de notre entretien (3) avec Patrick Gaumer

Publié le par Alain et Hervé

PARIS LA CHAPELLE

Depuis trois semaines, Patrick Gaumer nous raconte … Mais quoi donc ?
Résumé des épisodes précédents: une vie-passion, la BD …( voir les articles des mardis 10 et 17 janvier 2006 via le calendrier du blog ) 

 

4 .  La BD aujourd’hui …

Je m’intéresse à toutes les BD et dieu sait qu’aujourd’hui il y en a ! Du meilleur au pire : de passionnantes œuvres d’auteurs et d’autres qui me tombent des mains, mais je ne renie en aucune façon toute la partie populaire de la BD. Il y a des ouvrages très chers qui paraissent, des tirages de luxe, mais ils me laissent souvent un peu sceptique. Pour moi, le livre doit être accessible à tous et d’abord économiquement. Ce qui m’intéresse c’est d’abord le sens, ce que la personne a à raconter.

Oui, c’est un peu paradoxal car la BD reste évidemment une œuvre graphique. Quand on voit l’importance des Loisel, Moebius, … Mais pendant longtemps, l’auteur — à part les Franquin, Hergé —, on l’ignorait : on parlait de la BD de Spirou, de celle de Tintin. Je ne vais pas refaire l’histoire de la BD mais, en gros, on achetait le dernier Spirou, le dernier Tintin, mais pas l’auteur. C’est à partir des années 60, grâce au journal Pilote et les premiers magazines pour adultes que le statut de l’auteur a évolué : on s’est mis à acheter du Bilal ou du Loisel plutôt que la « Quête de l’oiseau du temps » ou autre.

Enki Bilal. Détail d'un dessin." "E.Bilal et Les Humanoïdes Associés"

 

On a eu des auteurs, prodigieux dessinateurs, créateurs d’univers, qui ont amené énormément sur le plan graphique. Mais, si le beau dessin continue heureusement à plaire, il y a aussi une tendance qui se dessine depuis une dizaine d’années avec des auteurs moins habiles graphiquement mais qui ont des choses à raconter et qui — peu importe qu’ils ne dessinent pas « beau » – dessinent juste. Le plus bel exemple est sorti récemment : « Les mauvaises gens » d’Etienne Davodeau, qui raconte pratiquement l’histoire de mes parents. Cela se passe dans le Maine-et-Loire, des gens de milieu populaire qui ont démarré avec une enfance très imprégnée de catholicisme - la JOC – qui ont rencontré les prêtres ouvriers et sont devenus des chrétiens de gauche … Cet album c’est ce parcours. Il y a certes parfois des erreurs d’anatomie et ce n’est pas spectaculaire, mais ça raconte quelque chose de profond et ça m’intéresse.

Je suis d’accord aussi sur l’autre dimension. Le dernier « Blacksad » est prodigieusement bien dessiné, l’histoire est bonne … sur fond de maccarthisme. Mais je prends aussi énormément de plaisir à lire des choses plus… modestes.

Mon travail, c’est justement, au travers du « Larousse de la BD », de montrer toute la BD. Surtout pas d’œillères et de « ça c’est bon, ça ce n’est pas bon ! », selon mes simples goûts personnels, forcément subjectifs. Ce n’est pas mon rôle, tout du moins pour ce type d’ouvrage. Je peux le faire, mais dans un article : j’en écris aussi, mais comme je suis plutôt un gentil, je n’ai pas la place pour démolir ; je préfère défendre. C’est important pour moi d’avoir ce réflexe plutôt positif. D’autant plus que j’ai aussi la casquette d’auteur et que je sais ce que c’est de lire sur soi-même quelque chose qui démolit. Je ne veux pas l’asséner aux autres.

On assiste aujourd’hui à une surproduction : 3000 albums par an ! Jusque dans les années ‘80, j’ai pratiquement tout lu ce qui sortait. Aujourd’hui, je feuillette tout parce que c’est mon métier, mais je ne lis plus tout, c’est évident. 3000 albums par an, cela voudrait dire 10 albums par jour ! Je mentirais. Je feuillette, je fais mes petites classifications… Je lis des BD très grand public, des BD élitistes et tout une frange que j’analyse.

J’essaie aussi de découvrir ce qui se passe ailleurs, même dans des pays totalement émergents en la matière : la Chine, l’Inde. On va y découvrir des choses magnifiques !

Et grâce à Internet on peut aussi faire un travail d’historien, en confrontant les différents points de vue, différentes théories. On découvre, par exemple, en 1998 qu’il y a 100 ans que les premières BD publiées aux Etats-Unis n’étaient pas Yellow Kid comme on l’a longtemps pensé, mais des traductions de Rodolphe Töpffer, dès 1842. Il était Suisse et a été publié en France à partir de 1831 et, dix ans après, on le traduisait aux USA : on a donc là, les premières exportations d’illustrés.

À l’heure actuelle, on assiste aussi à la découverte des manhwas, des BD coréennes, dont une m’a dernièrement beaucoup touché : « Cours, Bong-gu ! », une histoire simple qui est un peu l’envers du décor du miracle coréen. On y parle de sans-abris, de choses graves mais traitées avec de petites touches aquarellées.

Aujourd’hui, par exemple, juste avant que l’on se rencontre, j’ai travaillé sur Agostini, un dessinateur italien qui est à l’origine de la BD brésilienne …

J’essaie d’imaginer ce que peut être l’avenir de la BD, mais j’étudie aussi son passé.

C’est immense … Mais tellement passionnant !

 

A suivre …

Alain et Hervé mardi 31 janvier 2006

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